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L'instant crédule

L'instant crédule

Par Jean-Pierre JAUBERT

Tenez-vous bien, il m'est arrivé un instant émotionnel, que le cours de la vie vous réserve parfois.

C'est lundi 2 janvier dans la matinée. J'entre dans ma boulangerie habituelle pour acheter ma baguette améliorée, celle à 1 ¤, plus croustillante, censée se conserver plus longtemps.

Ma baguette dans une main, une pièce de 1 € dans l'autre, je demande à mon boulanger, son épouse ayant délaissé la vente ce matin-là, si son prix a augmenté. La baguette pas sa femme, il faut suivre ! Après un regard interrogateur, peut-être trouve-t-il ma question un tantinet provocatrice, il me répond que non.

Et bien à cet instant, croyez-moi pas si vous le voulez, mais je vous le dirai quand même,  à cet instant j'ai été littéralement scotché d'entendre que le prix de ma baguette n'augmentait pas. J'avoue que sur le coup je n'y croyais pas. Le matin, les radios, j'en écoute plusieurs, m'avaient tellement abreuvé de hausses de prix que j'en suis resté abasourdi. Pour un peu je lui aurais fait la bise, à sa femme peut-être, mais comme elle n'était pas là...

Comment après la valse des prix du 1er janvier, dont la hausse de la TVA de 5,5 à 7 % était en grande partie responsable, lui mon boulanger n'avait pas été tenté de franchir le seuil des 1€ ? Avait-il comme moi écouté la radio (ou plusieurs il y a droit !), et devant cette avalanche de hausses n'avait pas osé en rajouter une ?

Plein de reconnaissance pour lui, qui se privait ainsi d'une partie de sa marge, d'autant méritoire qu'il n'était pas décideur de la hausse de la T.V.A., je lui exprime mes remerciements avec un grand sourire. C'est alors qu'après m'avoir dit que le prix n'augmentait pas, il ajoute d'une petite voix : « pas pour l'instant ! ». D'un seul coup, ces trois mots m'ont ramené à la réalité. Il avait bien l'intention d'augmenter à terme. Dépité, ma baguette à la main, pleine de farine, dont une partie avait déjà saupoudré ma veste noire, j'ai bredouillé : «ah ! ça quand sera pour ? »

Sans attendre sa réponse, j'ai quitté ma boulangerie (qui devrait la rester car c'est la plus proche !), avec plein de questions sur le commerce du pain, si sacralisé de mon temps, où l'augmentation d'un franc (ancien) déclenchait un tollé général. Mon père disait alors qu'on lui enlevait le pain de la bouche ! C'est tout dire.

C'est alors que j'ai pensé à une vieille expression marseillaise, en vigueur dans ma famille, qui disait quand on avait été bluffé (parfois on employait un autre mot !): « les couillons vont à la ville ! ». Cela voulait dire que dans les quartiers de Marseille, on était moins crédule, donc moins couillon, que les gens du centre-ville. C'est donc ce que j'ai fait, j'ai regagné mes pénates... en ville.


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